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LE TOURNANT DU 8 NOVEMBRE 1603, HENRI IV, DUGUA DE MONS ET L'ACADIE

Henri IV, Dugua de Mons et l’Acadie : le tournant du 8 novembre 1603

La date du 8 novembre 1603 occupe une place particulière dans l’histoire de la présence française en Amérique du Nord. En faisant ce jour-là de Pierre Dugua de Mons son lieutenant général pour les « païs, territoires, côtes et confins de la Cadie » , Henri IV a su donner un début de réalisation au rêve américain entretenu par ses prédécesseurs depuis Christophe Colomb. Les difficultés rencontrées par La Roche, Chauvin et Chaste ont été surmontées et les établissements de l’île Sainte-Croix et du Port-Royal ont été créés.

Les difficultés de La Roche, Chauvin et Chaste

Henri IV n’est pas le premier roi de France à avoir montré de l’intérêt pour l’Amérique car, depuis le traité de Tordesillas conclu par l’Espagne et le Portugal le 7 juin 1494, les souverains français n’ont pas cessé de contester la mainmise ibérique sur le Nouveau Monde. Ainsi y a-t-il eu, sous François 1er, de 1541 à 1543, l’essai de colonisation du Canada par Cartier et Roberval, puis, sous Henri II, de 1555 à 1560, la brève existence de la « France antarctique » de Villegagnon au Brésil, et, sous Charles IX, de 1562 à 1566, les tentatives d’établissements en Floride de Ribault et de Laudonnière.
Dès la fin des guerres de Religion, le premier Bourbon a repris à son compte les ambitions américaines des Valois. En 1605, il chargera La Ravardière de fonder une colonie dans le Maragnan, au nord du Brésil, mais, déjà en 1598, l’année de l’Edit de Nantes et de la Paix de Vervins, il a fait de La Roche son lieutenant général pour les « païs de Canada, Hochelaga, Terres-neuves, Labrador, riviere de la grand Baye, de Norembergue et terres adjacentes » . Il l’a chargé de mener à bien leur conquête engagée par Cartier et Roberval et lui a accordé l’exclusivité du commerce, faute de pouvoir lui verser des subsides royaux, les caisses de l’Etat étant vides et Sully, le nouveau surintendant des finances, étant opposé à l’expansion outre-mer.
Déçu par l’établissement de la Roche sur l’île de Sable, Henri IV s’est tourné vers Pierre Chauvin, marchand de Honfleur. En 1599, il lui a attribué un monopole de la traite des fourrures dans toute la Nouvelle-France, en échange de la promesse d’habiter le pays et d’y bâtir une forteresse, mais, dès l’année suivante, il a dû ramener le territoire qui lui était réservé à cent lieues le long du Saint-Laurent à partir de l’embouchure, en raison des protestations de La Roche qui voyait les termes de sa commission considérablement réduits. Durant l’été 1600, Chauvin s’est rendu à Tadoussac et y a construit un poste de traite. Des seize hommes laissés sur place pour l’hiver, cinq seulement ont survécu, secourus par les Montagnais. Ils ont été rapatriés dès le printemps suivant et Pierre Chauvin a renoncé à tout nouvel hivernement.
En 1602, Henri IV l’a obligé à partager son monopole avec des armateurs de Rouen, afin de « faire promptement parachever et accomplir notre dessein de la découverte et habitation des terres et contrées de Canada » . Puis, en 1603, il a cherché à leur joindre les marchands de Saint-Malo qui, dès 1600, s’étaient plaints d’être écartés du Canada alors que « depuis [Jacques Cartier] lesdits habitants de Saint-Malo et autres dudit pays de Bretagne ont toujours continué cette navigation et négoce avec les Sauvages habitants dudit pays » . Cette tentative de rapprochement des différents groupes intéressés à la traite s’est soldée par un échec, car les marchands malouins refusaient de se joindre au monopole s’ils devaient participer financièrement à l’entreprise de peuplement.
A la mort de Chauvin, en février 1603, c’est au commandeur Aymar de Chaste qu’Henri IV a accordé le monopole de la traite des fourrures. Il s’agissait d’une personnalité de très haut rang que le souverain connaissait depuis longtemps : il était conseiller du roi en son conseil d’Etat, vice-amiral de France, lieutenant général du bailliage de Caux et gouverneur de Dieppe. Associé avec plusieurs marchands de Rouen, il a envoyé, dès mars 1603, trois navires en direction du Saint-Laurent, sous la conduite du Malouin Gravé du Pont qui était accompagné de Champlain.
A Tadoussac, les deux hommes ont participé à un conseil avec les Montagnais, où deux indigènes, conduits en France l’année précédente, ont fait un compte rendu de leur séjour, soulignant la volonté d’Henri IV, à qui ils avaient été présentés, « de peupler leur terre et faire [la] paix avec leurs ennemis (qui sont les Iroquois) ou de leur envoyer des forces pour les vaincre » . Puis, de juin à septembre 1603, Gravé du Pont et Champlain ont remonté le Saint-Laurent jusqu’à Montréal, sont revenus sur leurs pas en faisant un détour par Gaspé et sont rentrés en France, où ils ont appris la mort de Chaste survenue entre-temps.

Le choix de Dugua de Mons et de l’Acadie

Résolu à faire aboutir son projet d’expansion outre-Atlantique, Henri IV a alors donné un nouveau tour à sa politique : il a privilégié l’Acadie, dont l’exploration avait été ébauchée par Verrazano sous François 1er en 1524, et il en a confié la conquête à Pierre Dugua de Mons, avec des pouvoirs et des moyens renforcés. En effet, le 8 novembre 1603, il l’a nommé son lieutenant général pour toutes les terres situées du 40e au 46e degré de latitude Nord et, le 18 décembre suivant, contre l’obligation de transporter, dès la première année, cent personnes, il lui a accordé pour dix ans le monopole de la traite des fourrures sur le littoral atlantique (du 40e au 46e degré de latitude Nord), dans la Gaspésie et sur les deux rives du Saint-Laurent.
Henri IV a opté pour Dugua de Mons en toute confiance. Ce protestant originaire de Saintonge l’avait si bien servi sous les ordres d’Aymar de Chaste contre la Ligue qu’il lui avait donné une pension et la fonction de gentilhomme ordinaire de sa Chambre en 1594. Puis, souffrant de ne plus pouvoir combattre pour la gloire de son roi, la paix étant revenue en France, ce fidèle serviteur avait accompagné Chauvin à Tadoussac en 1600 et n’aspirait plus qu’à « s’appliquer à la navigation » pour découvrir de nouvelles terres et soumettre à la Couronne des peuples « encor Sauvages, Barbares, et dénuez de toute religion, loix et civilité » .
Quant au choix des terres situées du 40e au 46e degré de latitude Nord, si Henri IV en a confié la conquête à Dugua de Mons, c’est parce que Champlain, de retour de son périple laurentien de 1603, lui a parlé des mines que le sieur Prévert de Saint-Malo, rencontré sur l’île Percée, prétendait avoir vues en Acadie. C’est aussi parce qu’à peine aperçues ces richesses étaient déjà menacées, les autorités françaises « ayant receu divers avis, qu’aucuns étrangers designent d’aller dresser des peuplemens et demeures vers lesdites contrées de la Cadie » . Il est fait ici allusion aux entreprises anglaises de Gosnold dans l’actuel Rhode Island en 1602 et de Pring dans la future baie de Plymouth en 1603. Les sujets du roi d’Angleterre Jacques 1er ne semblaient plus vouloir se contenter des attraits de la Virginie de Raleigh, et plus particulièrement de ceux de la baie de Chesapeake que les cartographes situaient aux environs du 40e degré de latitude Nord , d’où la bordure inférieure du domaine de Dugua de Mons, le 46e correspondant sur les cartes anciennes au sud de l’île du Cap-Breton , la terre la plus septentrionale atteinte par Verrazano.
Henri IV tenait tellement à la réussite de la colonisation de l’Acadie qu’il a fait immédiatement taire les parlements de Bretagne et de Normandie lorsque ceux-ci se sont mis à contester les lettres patentes du 18 décembre 1603 accordant l’exclusivité de la traite des pelleteries au nouveau lieutenant général. Celui-ci a pu alors s’associer aux Rochelais Georges et Macain, et par leur intermédiaire à d’autres marchands de Rouen, Saint-Malo et Saint-Jean-de-Luz. Ainsi, dès février 1604, la solide société commerciale, qu’Henri IV aurait aimé voir se constituer pour soutenir l’entreprise de Chauvin, puis celle de Chaste, existait bel et bien pour Dugua de Mons.
Il ne restait plus qu’à réunir les futurs colons. Parmi les quatre-vingts membres de l’expédition, se sont retrouvés Gravé du Pont et Champlain, ainsi qu’un ancien ligueur picard, Jean de Poutrincourt, décidé à « voir ces terres de la Nouvelle-France, et y choisir quelque lieu propre pour s’y retirer, et vivre en repos avec sa famille, femme, et enfans, arrière des soucis, chagrins, fatigues, et traverses de ce monde ici » . Loin de vouloir constituer un refuge huguenot en Acadie pour ses coreligionnaires, Dugua de Mons a tenu à recruter aussi un prêtre catholique et un pasteur protestant. Le rêve d’union de tous les chrétiens accompagnait, chez lui, celui de l’édification d’une nouvelle France outre-Atlantique.

Les établissements de l’île Sainte-Croix et du Port-Royal

Partie de Honfleur et du Havre sur deux navires en avril 1604, l’expédition s’est retrouvée en Acadie le mois suivant. Elle a exploré les côtes des actuels Nouvelle-Ecosse et Nouveau-Brunswick à la recherche d’un lieu propre à une « habitation » et a choisi de s’installer sur l’île Sainte-Croix (aujourd’hui l’île Dochet, dans l’Etat américain du Maine).
Ce site a été préféré parce qu’il était facile à fortifier et formait un véritable port maritime à l’intérieur des terres, car situé au milieu d’une rivière, à peu de distance de son embouchure. Toutefois, l’absence sur place d’eau douce, de bois de chauffage et de sol propice au jardinage s’est vite révélée préjudiciable à la survie des colons. Pendant le premier hiver, le scorbut a emporté trente-cinq ou trente-six hommes et les survivants ont préféré déménager, dès l’été 1605, de l’autre côté de la baie de Fundy, dans celle du Port-Royal (l’actuelle baie d’Annapolis, en Nouvelle-Ecosse) qu’ils avaient reconnue l’année précédente.
Au début de l’automne, laissant la nouvelle « habitation » et ses occupants entre les mains de Gravé du Pont et de Champlain, Dugua de Mons a repris le chemin de la France. Là, il a chargé Poutrincourt, rentré de l’île Sainte-Croix un an plus tôt, de préparer une nouvelle expédition. Celle-ci est partie de La Rochelle en mai 1606 et après avoir relevé les colons du Port-Royal, les nouvelles recrues sont restées sur place jusqu’en août 1607, date à laquelle ils ont dû tout abandonner et retourner de l’autre côté de l’Atlantique.
Désireux de contrôler le marché de la fourrure en Europe, des marchands d’Amsterdam avaient tellement mis à mal le monopole de Dugua de Mons que sa compagnie avait dû être dissoute durant l’hiver 1606-1607. Pour satisfaire ses alliés hollandais, Henri IV avait même fini par révoquer le privilège de son lieutenant général en Nouvelle-France, le 17 juillet. Toutefois, le 7 janvier 1608, le roi a accepté de surseoir à la révocation pour une seule et dernière année. Cela a permis à Dugua de Mons de faire partir Champlain en direction de Québec qu’il a fondé en juillet. Contrairement à la vallée du Saint-Laurent, l’Acadie apparaissait sans véritable avenir quant à la traite des fourrures et à l’accès à la mer d’Asie, sans parler des mines qui s’étaient révélées assez décevantes.
Le 29 février 1608, l’habitation du Port-Royal a été cédée par Dugua de Mons à Poutrincourt, mais Henri IV a refusé d’aider financièrement ce dernier à relancer la colonie. L’ancien ligueur espérait obtenir un monopole commercial pour son propre compte en convertissant un grand nombre d’indigènes. Accompagné d’un prêtre, il est donc revenu en Acadie en juin 1610 et a fait baptiser vingt et un Mi’Kmaqs du Port-Royal, dont leur chef Membertou qu’il a fait appeler Henri en l’honneur du roi de France.
L’Acadie semblait avoir trouvé, en la personne de Jean de Poutrincourt, un digne héritier de Pierre Dugua de Mons, mais ses colons ignoraient encore qu’Henri IV avait été assassiné un mois plus tôt et que le nouveau pouvoir royal privilégiait la « France équinoxiale » que La Ravardière allait officiellement fonder au Maragnan en 1612. Que ce soit au Port-Royal ou à Québec, la présence française en Amérique du Nord était loin d’être assurée.

Par Éric Thierry, auteur d'une thèse sur Marc Lescarbot.
Allocution prononcée à Fontainebleau, en novembre 2003, à l'occasion de la commémoration de la nomination de Pierre Dugua de Mons comme Lieutenant général en Acadie le 8 novembre 1603.